Jusqu’où peut aller la médecine personnalisée ?

Freinée par un mode de fonctionnement qui n’est plus adapté aux enjeux des systèmes de santé actuel, la R&D conduite par l’industrie pharmaceutique a pris le virage d’une médecine personnalisée visant à mettre au point des traitements spécifiques et ciblés, pour une meilleure prise en charge des patients. Un modèle d’innovation scientifique qui impacte directement les différents acteurs de la santé… mais soulève encore quelques questions.

Ces trente dernières années ont été marquées par d’importantes avancées techniques, technologiques et organisationnelles qui ont favorisé une révolution dans la prise en charge médicale des patients. La R&D, conduite par l’industrie pharmaceutique, a notamment permis d’améliorer les traitements proposés aux malades. Résultat : un nombre important de pathologies autrefois considérées comme fatales sont guéries ou deviennent chroniques, avec un impact moindre sur la qualité de vie des malades. Toutefois, un long chemin reste à parcourir.

500

maladies sur près de 7 000 connues sont aujourd’hui traitées

À cela s’ajoute un défi économique : l’explosion des dépenses de santé, principalement liée à l’augmentation des maladies chroniques (75% des dépenses médicales), qui pourrait menacer la pérennité des systèmes de soins.

Acteur central de la mise au point de nouveaux médicaments et de vaccins, la R&D pharmaceutique, par son expertise et la découverte récurrente de nouveaux champs d’application, a longtemps permis aux systèmes de soins de rester performants et de contribuer à améliorer les parcours de santé des usagers. Mais elle est désormais confrontée à ses limites intrinsèques, dans un contexte d’attentes d’innovations et de contraintes économiques toujours plus fortes.

La R&D traditionnelle, peu adaptée aux besoins d’innovation thérapeutique

La R&D dite « traditionnelle » repose sur un processus expérimental long, onéreux et incertain. Son principe consiste à repérer une cible de l’organisme sain pouvant être à l’origine de certaines pathologies. Débute alors une longue phase d’identification et de synthèse, par expérimentations successives, d’une molécule qui soit capable d’agir sur la cible. Une fois synthétisée, cette molécule active est alors testée pour évaluer son efficacité potentielle. Le cas échéant, elle est développée en médicament après de multiples phases d’étude se déroulant dans des conditions de plus en plus proches de celles de la vie « réelle ».

Le développement « traditionnel » d’un médicament en 3 chiffres

10 à 15

ans de recherches

1 à 3

milliards de dollars d’investissement en moyenne

10 000 pour 1

c'est le taux d'échec

La R&D traditionnelle relève donc d’un processus long et coûteux. En effet, pour une cible intéressante, de très nombreuses cibles s’avèrent sans relevance avec des situations pathologiques qu’elles sont censées permettre de moduler. Cette complexité, couplée à des questions réglementaires et économiques, fait qu’un grand nombre de produits jugés à priori efficaces n’atteignent pas, en définitive, le stade de la mise sur le marché.

De moins en moins rentable pour l’industrie, ce modèle d’innovation scientifique appelle un changement de paradigme, une approche novatrice stimulée par l’essor de la recherche translationnelle.

Place à la recherche translationnelle : décrypter la maladie pour mieux la combattre

Le principe de cette recherche prend le contrepied de la méthodologie classique de la R&D traditionnelle. Son point de départ n’est plus une cible particulière imaginée à partir de l’étude de l’organisme sain, mais la maladie elle-même. L’objectif : décrypter les mécanismes pathologiques afin d’en identifier les « vulnérabilités », et développer des molécules spécifiquement efficaces contre ces dernières. Une approche originale rendue possible par les progrès scientifiques et médicaux réalisés ces dernières années, qui font passer les entreprises pharmaceutiques de l’ère de la chimie à celle de la biotechnologie.

C'est une profonde mutation pour une industrie qui doit non seulement s'appuyer sur l'excellence scientifique de ses propres chercheurs, mais également la renforcer via la mise en place de réseaux d’innovation ouverts.

Marc BonnefoiMarc BONNEFOI, Vice-président R&D de Sanofi France

Aucun acteur de la recherche biomédicale ne dispose de tous les talents, ressources et technologies pour maîtriser la complexité des maladies. L’innovation ouverte s’impose donc comme le nouveau mode de fonctionnement de la R&D. Le travail conjoint de l’industrie pharmaceutique, de grands centres de recherche académiques, de centres de soins spécialisés, d’instituts technologiques, ou encore de start-ups permet justement l’acquisition d’une meilleure connaissance de la biologie des maladies étudiées. Un élément indispensable pour augmenter les chances de succès des projets, et l’efficacité des traitements développés.

Étude après étude, la R&D translationnelle démontre ainsi l’efficacité d’une action directe sur les mécanismes pathologiques et marque une première étape dans le déploiement de la médecine personnalisée, visant à mettre au point des traitements spécifiques et ciblés.

Médicaments chimiques Vs. médicaments biologiques

Les médicaments traditionnels représentent près de 90% des produits pharmaceutiques commercialisés. Ils sont composés de petites molécules fabriquées par un processus chimique aisément reproductible.
Les médicaments biologiques sont quant à eux de grosses molécules issues de cellules vivantes, dont le processus de synthèse est délicat à industrialiser. Deux des plus grandes familles de ces médicaments sont les protéines thérapeutiques (hormones, facteurs de croissance cellulaire, enzymes, etc.) et les anticorps monoclonaux thérapeutiques. Le nombre de médicaments biologiques en développement s’accroit d’année en année : on en dénombre près de 1 500 actuellement dans le monde.

La médecine personnalisée : une réalité qui prend forme mais suscite encore quelques interrogations

La médecine personnalisée peut être définie comme une médecine de précision, qui va au-delà de la pathologie pour considérer l’ensemble des variables génétiques, comportementales et environnementales d’un patient afin d’établir un diagnostic et proposer le traitement le plus efficace. Multifactorielle et polymorphe, cette démarche novatrice vient peu à peu se substituer à la médecine traditionnelle pour garantir une meilleure prise en charge et réduire certains coûts du système de santé : diminution du nombre des bilans inadaptés et onéreux, réduction des délais d’analyse, limitation des prescriptions de médicaments inutiles, gain d’années de vie en bonne santé…

Les possibilités offertes par les technologies les plus récentes, en particulier en matière de séquençage et d’analyses génétiques, font de la médecine personnalisée un complément plus qu’une alternative au modèle traditionnel.

Ces dernières années, l’accent a porté tout particulièrement sur le renforcement de l’arsenal thérapeutique dans la lutte contre les cancers par le biais de traitements adaptés aux particularités génétiques des tumeurs de chaque malade.

Mais l’avènement annoncé de la médecine personnalisée se heurte à des interrogations, notamment éthiques : proposer un traitement en fonction de résultats de portraits génétiques de patients ou de leur maladie risque-t-il de développer une médecine à plusieurs vitesses en fonction des effets attendus, ou non, des traitements existants ? En d’autres termes, faut-il proposer des médicaments aux seules personnes susceptibles de bien y répondre ?

Les inégalités potentielles nées du fonctionnement même de la médecine personnalisée incitent par conséquent à optimiser ses mécanismes et son appropriation pour imaginer la médecine du futur.

Vers une R&D multifacettes au service d’une médecine personnalisée et accessible

Construite autour des « 4 P » (prédictive, préventive, personnalisée, participative), la médecine du futur doit s’appuyer sur une structure coopérative ouverte, de façon à renforcer la chaîne allant de l’exploration moléculaire des pathologies jusqu’au bénéfice thérapeutique pour les patients, en passant par la constitution et le regroupement de bases de données hétérogènes (biologiques, cliniques, environnementales…).

Ces leviers assureront à la R&D pharmaceutique la capacité d’apporter des solutions efficaces et applicables au plus grand nombre de patients, sans discrimination, de façon à répondre aux considérations médicales et éthiques.

Les 4 P de la médecine de demain

La médecine du futur quittera sa fonction purement curative pour privilégier une approche plurielle. Elle sera :

  • PRÉDICTIVE grâce à la connaissance des facteurs de prédisposition (génétiques, comportementaux, environnementaux…) du sujet
  • PRÉVENTIVE par la mise en place de stratégies de prévention sur la base ces connaissances
  • PERSONNALISÉE avec des soins prenant en compte l’ensemble des données biologiques individuelles
  • PARTICIPATIVE avec une implication indispensable des patients pour une prévention et un traitement efficaces.

 

C’est donc une médecine « sur mesure » qui se profile. Sa capacité à apporter des réponses individuelles aux problématiques de santé actuelles incite non seulement à repenser la réglementation autour de la mise au point et de la production des médicaments, mais aussi à envisager des ajustements économiques pour faciliter la faisabilité et la disponibilité de produits synthétisés au cas par cas.

Une évolution qui ne se fera pas sans l’intégration d’un enjeu majeur : l’utilisation du Big Data

Le partage itératif des données contribuera à l’amélioration des traitements, qu’ils soient médicamenteux ou liés à l’utilisation de dispositifs. Les grandes entreprises du secteur informatique (GAFAMS(1)) en ont pris conscience, au point qu’elles font désormais de la recherche génomique une priorité stratégique. Les laboratoires pharmaceutiques ont toute opportunité de s’adapter à cette nouvelle donne et de proposer leur expertise et leurs compétences à ces nouveaux acteurs de la santé. À la clé ? Des collaborations synergiques qui permettront de construire une filière industrielle de haute valeur médicale, scientifique et économique.

Sanofi s’est ainsi associé à Google, via sa filiale santé Verily, pour fonder Onduo. Cette coentreprise, détenue à parts et montants égaux, a pour mission de concevoir et développer de nouveaux objets connectés dans le domaine du diabète. L’objectif est de tirer parti à la fois de l’expérience de Verily en matière d’électronique miniaturisée, de techniques analytiques, de développement de logiciels grand public, et du savoir-faire et de l’expérience cliniques de Sanofi, pour proposer des traitements novateurs aux patients diabétiques.

L’innovation en matière de santé, un enjeu international

L’ensemble des acteurs de la santé s’accordent sur le rôle central de l’industrie pharmaceutique et de ses partenaires dans le renforcement et le déploiement de la médecine personnalisée. Un tel changement, moteur de croissance, ne peut être obtenu que par une volonté politique et un pilotage forts qui nécessitent la mise en place d’une gouvernance dédiée.

Les autorités de santé en prennent progressivement conscience. Le National Institutes of Health (NIH) américain a, par exemple, alloué en 2016 une enveloppe de 55 millions de dollars à l’enrôlement d’un million de patients dans le programme gouvernemental Precision Medicine Initiative, tandis que la Food and Drug Administration (FDA) américaine publiait deux guides méthodologiques pour évaluer la validité clinique et analytique des tests de séquençage génétique de nouvelle génération.

La France a elle aussi mis en place au cours des dernières années un certain nombre de dispositifs et une nouvelle gouvernance favorisant les partenariats public-privé (Aviesan(2)), pour bénéficier des atouts de toutes les composantes de sa recherche nationale (les Investissements d’avenir, les fonds d’amorçage, le crédit impôt recherche…). La France représente ainsi un écosystème particulièrement favorable pour créer des réseaux d’innovation ouverte et entrer de plain-pied dans la médecine du futur.


Références :
(1) Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft et Samsung
(2) L’Alliance nationale pour les sciences de la vie et de la santé (Aviesan) rassemble les grands acteurs en sciences de la vie et de la santé en France, avec l’ambition d’accroître les performances de la recherche française en favorisant sa cohérence, sa créativité et son excellence.

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